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Full text of "Projet d’alliance matrimoniale : entre M. Tiers-État et Madame Noblesse"

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http://archive.org/details/dallianceOOslsn 



PROJET 

D'ALLIANCE 
MATRIMONIALE, 

ENTRE M. TIERSÉTAT 

ET MADAME NOBLESSE. 



D c 
141 






141 





. ■ 



PROJET 

& ALLIANCE 
MATRIM ONIALE, 

ENTRE M. TIERS-ÉTAT 
ET MADAME NOBLESSE. 

.t. L y a proportion de mariage entre très- 
fort & trcs-puittant Sujet , M. Tiers-Etat , 
icur de talents de toute efpece , Com- 
merce, Industrie , Navigation , Milice, Arts 
. aux & mechaniques , hautes , moyennes 
& battes Sciences, &c. &c. &c. d'une part; 
& très-haute , très-fuffifante Dame , Ma- 
dame Noblejje , fumommee Gentilhomme , 
Dame d'exemptions, privilèges, fiefs, ar- 
ricre-hefs 3 droits feigneuriaux, la dindoi> 






( 4 ) 



mère , vol du chapon, fourches patibulaires, 
& autres lieux. 

M. Tiers-Etat efl d'un excellent carac- 
tère ; il eft populaire , jovial , fpirituel , inte'li- 
gent ,bien éduqué, fort inftruit , & fur-tout 
très-verfé dans la Science du droit public : 
fa corporance efl ii prodigieufe , que , contre 
l'ordinaire des corps animés, Je lien efl com- 
pofé de vingt-trois millions de Membres , ce 
qui lui donne une force incomparable , qui 
répond à fon organifation. 

Madame NobleiTe d'une taille plus frrelte, 
d'une ftruclure plus dégagée , méprife la 
force qui, dit-elle , ne convient qu'à des 
porte-faix. Elle fe pique , à certains égards, 
d'ignorance , qui eft, prétend-elle , le bon 
ton. Sçavoir bien écrire , c'eft le propre des 
Commis: lire proprement, c'eft bon pour 
les marmoufets des Ecoles. Toutes les 
Sciences fentent la pédanterie. Le Commerce 
& les Arts, fi! que cela eft ignoble! le 
blafon , voilà ce qui fait fon étude favorite. 
Guerroyer par état, chailer par forme d'amu- 
fement , tel eft le cercle circonferit de les oc- 
cupations delicieufes. Dans l'une , elle tait 
l'apprentifTage de l'autre ; c'eft à force de tuer 
des animaux , qu'elle apprend le grand art de 



c ; ) 

tnalTacrer les femblables. Elle a un jeune 
frère qu'elle ne daigne pas regarder , ce qu'elle 
qualifie de bâtard : il fe nomme EnnobUjfement* 

Le motif qui p rte M. Tur**Etat à re- 
chercher l'alliance de Madame Nnblejje , eft 
iblir parce moyen une parfaite harmonie 
dans la machine politique de l'Etat , dont les 
relïor-ts font rouillé* , & même d'étouffer peu- 
à-peu dans toute l'Europe toute femence de 
difeorde. 

Lqs conditions qu'il propofe pour cette 
alliance , font on ne peut plus accommo- 
dantes, & même très-avantageufes pour Ma- 
dame Nobleffe : les voici. La future époufe 
apportera en dot les exemptions & privilèges, 
elle depofera fa fierté, & fraternifera cordia- 
lement avec fon futur; elle ne portera les 
armes que par nécefTité, & qu'autant que le 
fervice de la Patrie l'exigera; elle n'ufera 
qu'avec modération duplaillr de la chafle, & 
rarefpe&er les terres de fes voilms ;e!le 
ne rougira point de le Lai/Ter inftruire & de 
prendre des leçons de ce quelle peut ignorer ; 
elle renoncera aux ufages gothiques de la féo- 
dalité, ou du moins (oulagcra fes VaffauXi & 
les traitera avec toutes fortes d'il jnneteté ; 
enfin j pour (ignsler (on mariage avec plus 



C 6) 
d'appareil, elle fera invitée, fans cependant 
y être contrainte , 

A faire au Roi généreux facrifice 

De haute , & baffe , & moyenne jullice ; 

A reconnoître avec difeernement , 

Qu'en tout pays régi par des Monarques , 

Il faut un feul pouvoir , ( qu'a-t-on befoin 

d'Exarques ) ? 
Tel efl de cet hymen le jufte fondement. 

De fon côté , le futur époux mettra en 
communauté , fans exceptions ni réferves 
quelconques , tous fes talents, fon induftrie, 
fa force , fon fçavoir faire. Tout dans ces 
accords tourne au profit de la future : douaire , 
préciput , gains de furvie , tout s'y trouve. 
Il la rendra induftrieufe , habile , commer- 
çante , utile , en un mot , en tout genre 
d'utilités. Comme il a de l'efprit , autant 
que d'érudition , il l'amufera , il l'éclairera , 
il l'inftruira ; qu'on en juge par ce feul 
trait : c'efl: bien dommage , diioit-il l'autre 
jour , que l'un des fils de Noé , notre bon 
papa Japhee , lorfqu'après la difperfion de 
Babel il vint peupler l'Europe , n'ait pas pris 
la précaution de fe faire Secrétaire du Roi ; 
tous mes frères , ( ma famille cil immenfe ) 



< 7 ) 
tous mes frères, dis- je , euflent été 
de plus de (oîxante-douze mille quartiers ;& 
JMadame Noblefft d'aujourd'hui , ou d'avant- 
hier , n'importe , (ortie de je ne feus 
où , & illuftrée je ne fçais quand , tantôt 
pour un (ervice , quelquefois par caprice , 
fouvent pour de l'argent ; Madame Noblclîe 
enfin ne feroit pas tant la dédaigneufe dans 
fes relations indifpenfables avec nous. Mais 
le bonhomme Japhet qui ne fçavoit pas fon 
calcul y manqua de réflexion : il faut le 
lui pardonner , c'ed: le propre des grands 
hommes d'avoir des diitractions. 

Ce mariage fera célébré dans la fuperbe 
bafilique des Etats - Généraux , par Mon- 
(eigneur du Haut-Clergé , Seigneur de Pré- 
Iatures , Abbayes , Prieurés & autres droits 
tant utiles qu'honorifiques. II fe propofe , 
pour imiter, autant qu'il eft en lui , la gé- 
nérofité de la mariée , & rendre la chofe 
plus folemnelle , de faire faire à fon petit 
frère , le Clergé du fécond Ordre , corn- 
pofé de Meilleurs les Curés , la rellitution 
des dîmes qui leur ont été enlevées on ne 
- quand j ni comment, par des procédés 
fur lefquels la charité nous oblige de tirer 
le rideau. Et c'eft air.fi que le (iecle de la 



f 8) 

bienfaifance méritera d'être appelle un fiecle 
d'équité. 

L'époque du mariage tant defiré de Mon- 
fleur Tiers-Etat & de Madame Nob'.cffe, eft, 
dit-on , fixée entre Pâque 6c la Pentecôte 
de Tannée qui précédera de près ou de loin 
la fin du monde. On afïure que le Roi & 
les Princes feront l'honneur aux Parties 
contractantes de figne,r leur contrat. 

F 1 M 



LES ABEILLES 

i) £ X ^ SEINE. 

^ur les rivages fleuris de la Seine croiffoit, 
à l'ombre des Lys , un nombreux elTaim d'A- 
beilles. Il tiroit de fon propre domaine , tout 
l'or de ion miel, & fourniflbitàdes eflaims 
moins fortunés le fuperflus de cecte douce 
nourriture. 

Il étoit paifiblement gouverné par un Roi 
iage, dont l'unique défir croit de voir prof- 
r l'cflaim confié à fon amour. Ce Prince 
veilloit au maintien des loixdefon Empire, 
11 faifoit tout le bien qu'il pouvoit faire, & 
fes Sujets lui tenoient compte de celui qu'il 
ne pouvoir exécuter ; car il ctoit Roi , c'eft-à- 
dire, l'Etre le moins libre de fon Royaume. 
Chacun de fes Sujets pouvoit dire :je veux j 
lui fcul fe contentoit de dire : nous voulons. 
Il avoit raïfon, caria Vertu & la Bonté vou- 
laient toùj< ce lui. 

A 



On diftinguoit , dans fon Royaume, trois 
Ordres dïfférens. Le premier étoit compofé 
du Roi & des Abeilles anciennes qui habi- 
toient fon Palais, Elles fe partageoient entre 
elles quelques portions de puiflance émanée 
du tronc. Ces nobles abeilles brilloient d'or 
& d'azur'; leur vol étoit plus élevé, leur 
bourdonnement plus doux que celui des 
Abeilles communes, Elles avoient un aiguil- 
lon plus perçant , mais il étoit mieux caché , 
& le fiel même qu'elles cuftiloient fembloit 
avoir la douceur du miel. Intrépides dans les 
combats , ïrères auprès du trône, légères 
ÎS: badines dans la campagne , elles fe faifoient 
aimer & craindre tour-à-tour. 

Le fécond Ordre , à la tête duquel on dif- 
tinguoit quelques Abeilles de couleur pourpre 
& violette , étoit compofé d'Abeilles noires. 
Leur emploi confîftôit à recueillir certains 
tributs fur le fuc des fleurs , pour les offrir à 
la Déeffe Flore , protectrice de leur empire. 
JMais la plupart de ces Miniftres s'engraif- 
ibient des parfums deitinés aux offrandes ; 
puis ils promenoient dévotement leur em- 
bonpoint & leur couleur vermeille ? comme 



pour en faire un hommage public à la Décile. 
Un grand nombre de eus Abeilles, bariolées 
de noir & de blanc , s'enfermoient dans des 
rayons particuliers , où elles fe gorgeoient 
chaque jour d'une double portion de miel. La 
Paix étoit à la porte de ces rayons , mais la 
Difcorde & l'Envie en habitoient chaque 
cellule ; de forte que l'Etat , paifible en appa- 
rence , portoi: toujours dans foniein plusieurs 
milliers de guerres intefiim -. 

II y avoit dans le même Ordre des Abeilles 
deftinées par la Nature à devenir mère s, mais 
qui ne trouvant à leur naiffance que peu 
de rhim & de ferpolet dans le domaine pa- 
ternel , afin que c enrichirent leurs 
frères aînés , avoient été enfermées dans des 
cellules privées , pour y périr de veù\ âge ik 
de langueur. La plupart de ces reclufes 
étoient tirées du premier Ordre de l'Etat, 
6k beaucoup de couràfans brilloient, auprès 
du Roi , de l'éclat de leurs dépouilles* 

Ainfik fécond Oi re, auffibien que les 
autres , comprenoit l'un & l'autre fexe; mais 
L'hymen en étant exclu , il ne pouvoir fe re- 
•nouvcllcr qu'aux dépens du premier 6c du 

Ai 






L 

troifième Ordre* Cependant on prétendent 
qi epour récompenferces dévots célibataires 
d'avoir iucé l'Etat fans lui donner de fujets , 

I tore leur réCervoit un Eiifée délicieux où ils 
dévouent, après leur mort, le repofèrdeleur 
pieufe inutilité. Mais ? comme ces Abeil- 
les tiennent beaucoup à la fefte des Frelons, 
•qui font condamnés aux peines du tartare , la 
Kaifon vient enfin de leur fermer les portes de 

Au relie , cette exclufion ne tombe 
eue fur tes Abeilles fécjueilrces de la Société. 

II en c xiile , clans le fécond Ordre , qui 

les mères de tous les enfans de PEtat, & qui , 
verfant dans le fein de l'indigence les o' 
des dêftinées à la DééîTe, élèvent & enno- 
bliiTcnt fon cultes car les bienfaits foni 
plus nobles offrandes que l'on punie confa- 
crer à la Divinité. 

Enfin le troifième Ordre, b ; en plus nom- 
breux que les premiers; eft compofé d'une 
multitude d'Abeilles de coule ur un peu tr.n- 
née- Uaôivité-, lïnduftrie & l'économie * 
font lés principaux ges. Ses poffcflions 

font paires , & les tributs confidérables. 11 ne 
face pas une feuille de thim qui ne paye un 



impôt, ne diflile pas une gofite de miel qui 

ive au moins un di . Danslacam- 

I e, il eft h ■■ abeilles fubal- 

s, r ; i î î ; u des droits au profit des 

Abeilles dorées,lefqueîle$ fi ntabonnées pour 

remplir le rayon royal A la porte de la ni- 
che , nouvelles inquifmons, toujqutt au pro- 
fit des Abeilles dorées, & cela fous le nom 
du Roi. Ce bon Prince ne fe doute gueres de 
tous les rôles qu'on lui fait jouer. 

Sans les Abeilles dorées, le troiiièmc Or- 
dre feroitle plus heureux de< irois, & fon Roi 
feroit le plus riche de tous le$ Monarques des 
Abeilles. 

Cependant, le caractère de ce troifième 

Ordre eft fi paifible , & fon amour pour fon 

Prince eft fi grand , que, depuis lon^-tcms, 

ilfouffroit fans fe plaindre les plus horribles 

.irions, pourvu qu'elles fuflent e* rc es 

au nom du Roi. Mais , (oit que des Frelons fe 
fuffent introduits dans les rayons de Sa [ la- 
jefté , foit que le miel en eut été prodigué ;un 
beau matin les rayons fe trouvèrent vuides y 
ex le Prince , p ur fubfifter , fut obligé d'em- 
prunter du miel à fes Sujets. Soudain les 

A3 



6 

Abeilles du troifième Ordre volèrent à Ton 
fecours. Elles jeûnèrent pour leur Monarque, 
& fes rayons furent remplis. 

Peu de jours après, ils parurent vuides en- 
core. Alors les Abeilles épuifées ne pouvant 
plus les remplir , le Roi aflembla les plus No- 
tables d'entr'eiles pour les confulter fur les 
caufes de ce phénomène, & fur les moyens 
d'y remédier. Les Abeilles Notables bourdon; 
nèrent long-tems avec affez d'éloquence, 
tandis que celles du troiiième Ordre travail- 
lèrent avec activité. Le Roi fut nourri par 
celles-ci, & endormi par celles-là. Cepen- 
dant ,il profita de leur affemblée pour exclure 
une groffe Abeille qui , chargée de la garde 
du miel , l'avoit ou détérioré , ou mal admi- 
nistré. 

Mais cette expulfion ne réparoit point le 
déficit -, & pour y pourvoir , quelques Abeil- 
les du premier Ordre , afliftées des Abeilles 
dorées , présentèrent au Roi deux moyens de 
fubvenir aux befoinsdu moment. 

Le premier de ces moyens étoit dicté par la 
juftice Jufqu'alors les Abeilles du premier Or- 
dre qui poffédoient des fleurs dans les campa- 



gne$,ne payoient aucune rétribution au rrîn- 
ce. Celles ciu fi nt 

des parterres entiei , ié lui a :< i âent,fui- 
vant leur arbitrage ?con >mique r quVneeij è- 
ce <fe Don gratuit luqu'ell 

voientétre ;om ; ment ,.ççihme 

étant les Chanoineffcs de L*Étàt. Enfin beau- 
coup d'AbeiHes du trpifième Ordre , qui 
achetoient le titre d Ëfctqves fuivans la Cour, 
pouvaient t tous les jardins de Flore 

(ans devoir au Roi une feule feuille de rofe ; 
& cela , parce qu'elles étoient fes Commenjq- 
les , c'eft à- dire , parce qu'elles mangeoient 
àfàtable.Or, elles prétend u ît qu'on ne 
d ir point nourrir celui qu*on mange. El 
a\ oient tiré ce principe de la morale des 
Guêpes. 

Mais la fageflfe du Monarque lui fitfentir 
que , [ b!ir un impôt proportionné aux 

facultés de chacun de fes Sujets \ il falloitquc 
toutes les fleurs & \c< ai bulles appartenans a 
tous les Ordres , lui défient un tribut égal , a 
proportion du nfel i i < :i en p urroit rirer- 
Cette f^geimpofition ,fans opprimer le riche ? 
foulageoit le pauvre, qui , ne pofiedan: rien , 



8 

ne devoit rien payer. Tel étoit le premier 
projet. 

Le fécond n'étoit pas auffi délicatement 
conçu. Les Abeilles du troifième Ordre tai- 
foient un commerce de cire, de fleurs, de 
miel & de rofée ; commerce qui déjà payoit 
au Roi des droits exhorbitans. Comme les 
Abeilles n'avoient pas toujours en leur pof- 
feffion les objets d'échange, elles fedonnoient 
entr'elles des feuilles de buis , fur lefquelles 
elles gravoient certaines obligations pour, de 
certaines époques. Ces feuilles circuloient & 
fe multiplioient dans le commerce, qu'elles 
rendoient plus facile. On imagina d'imprimer, 
fur ces effets de confiance , le fceau fâcré du 
Monarque , que l'on feroit payer un prix , vil 
à la vérité, mais qui , repéré mille fois par 
jour , formeroit , dans le langage des Abeilles 
dorées, un capital conséquent , c'e/1: à-dire , 
confidérable. Tous les engagemens diftés par 
l'honneur & la bonne-foi, devenoient nuls 
fans ce Timbre, dont on prétend que la Folie 
avoit fait le premier eïîai fur le cerveau de 
l'inventeur. 

11 exiïle , dans feflaim dont je parle , une 



9 
d'Abeilles dépofitaires desloix& 
di/peniat i > 

[le fer it ] la ci ; ité ne 

Ta\ oit ren lu 1 1 al. ( e éofps i tbte 

tient le milieu entre le Roi & fon peuple r fc 
enre&iftre 1 s nou\ elles loix du Prince (ur le 
! facré des loix innombrables de les pre- 
décefTeurs. 

Quand on lui préfenta les arrêts des deux 
impôts , le fécond lui infpira tant d'horreur , 
qu'il rejetta même le premier. Les plus lèn- 
: des Abeilles trouvèrent cette rigueur 
d'autant plus déplacée , qu'elle pouvoit 
nuire à reux même qui l'exerçoient. Et 
en e ffe t , beaucoup d'Abeilles bourdonnèrent , 
allez haut, (jue les Abeilles de Thémis i\\\- 
voient refufé d'enregiiher l'impôt fur les jar- 
dins , que parce qu'elles croient jardinières. 

Pour les punir de leur zèle, on les fit i'nvvt 
de la ruche. Elles Renvoie) urant la 

nuit, & allèrent tenir : bunal dans un 

autre eflaim fitué fur les rivages de Bacchus. 
Les Abeilles de ce canton les reçurent a\ ec 
joie , & leur offrirent leur necLr. 

Le tems de la vengeance étant accompli , 



TO 

elles furent rappelées clans leur fânftuaire, 
où Thémis continua de rendre les oracies. 
- Cependant le corps de l'Etat languiflant & 
fans fecours , s'en alloit peu-à-peu par les 
voies de la douceur. Le Prince accablé de 
chagrin avoit remis le malade entre les 
mains d'une Abeille violette qu'il appeloit fa 
Principale Abeille. Celle-ci , comme les 
Médecins , difoit & écrivoit des chofes in- 
concevables fur la maladie compliquée du 
patient , mais elle le laiffoit périr , encore 
comme les Médecins. Enfin le moment de la 
crife arriva , & ce qu'il y eut de plaifant , 
c'eft qu'elle reffufeita le malade , & tua le 
Dofteur. Voici à quelle occafion : 

Une desplus anciennes AbeillcsdeThémis 
ayant été choiiie pour être fa grande Pre- 
treffe, prétendit tout-à-coup changer fon culte 
viniverfel. Ce culte, à la vérité, n'étoit pas 
exempt d'abus, mais il falloit, pour les cor- 
riger, beaucoup d'adreffe & de modération , 
ik la PrêtrefTe n'y mit que de la maladreflé & 
de l'animofité. Quelques Abeilles refufoient 
d'abord de lui attribuer ce plan de réforme y 
comme étant au-deflus de fes forces ; mais la 



II 

manière dont il étoit conçu fit bientôt rcfti- 
tn r Toun rage à i'. uteur. 

Les Abeilles de Thén int oppbfées I 

cette réforme tranchante, fiifent iulpen lues 
de leurs fonctions , Bc c^ ' : cheva 

1j ruine de l'Etat. En effet il rallentit , avec 
le commerce, la circulation du Corps ma- 
lade , & le priva Ac cent mille gouttes de 
miel que lui produifoient par jour les oracles 
des Abeilles de Thémis. 

Alors l'Hyppocrate , défcfpérant de (on 
malade , par un effort de génie & d'humanité, 
réfolut defàuvei Le tronc en paralyfantles 
membres. 

D'abord, pour préparer la cure , il fol pu- 
blié que l'on feroit bientôt une confultàtion 

générale , compofée des trois Ordres de fE- 
tat , &: des que cette confultàtion eût été 
promife, on agit comme fi elle eût été te- 
nue , & le Docteur procéda à la parai) fie de 
la manière fuivante : 

Un nombre prodigieux d'Abeilles labo- 
rieufes, après avoir travaillé tout le prin- 
tems & l'été à taire fleurir L'Etat, fe trou- 



12 

voient , à l'automne , propriétaires ô'v.n petit 
tréfor de cire & de miel. Elles avoientdépofé 
ces fiuits de leur économie dans le ravon du 
Roi , qui sYtoit engagé foh mnellement à les 
nourrir chaque jour d'une portion de miel 
royal proportionnée à l'importance de chaque 
dépôt. Or le dépôt général fe trouvant dif- 
fipé , cette obligation journalière devenoit 
onéreufe au Prince, & (a principale Abei'le 
imagina de faire fervir aux repas des Abeilles 
rentières, moitié miel & moitié feuilles de 
buis lignées du Roi. On promettoit de réali- 
ser , dans un tems plus heureux, toutes les 
demi-portions de miel que ces feuilles repré- 
fentoient , avec les intérêts du capital que 
formeroit leur réunion ; mais comme il falloit 
jeûner jufqu'à cette époque,déjales Rentières 
fe réfignoient triitement à mourir d'abfti- 
nence , & le ventre des plus groffes Abeilles 
ailoit dégénérer en taille de guêpes y lorf- 
quenfin , à la veille de ce régime, une 
Abeille ingénieufe , qui jadis avoit administré 
le rayon royal avec fuccès, ik qui, depuis, 
vivoit retirée dans une cellule particulière où 
Flore la favorifoit de fes révélations, fut tirée 



'3 

parla Gloire de fa modefte retraite, On la 
fupplia de fubftituei fon crédit au diferédit 
de fes devanciers , &. (on favoirà leurigno- 
é. Elle accepta cette mifïion délicate , & 
l ta le rayon : : elle trouva a p inele 

uner du Roi. ( p »ndant on dînoit,cc 
jour-là. L'Abeille îftfpiréey pourvut, & ù 
baguette ( n hant Recouvrit la table du Prince 
& celles de fes Sujets , de reftaurans aulli n> 
ceffairés qu'inattendus. 

L.' c r| s de l'Etat croît reflufeité , le Doc- 
teur mort & enfeveli dans la pourpre, la Prê- 
feThémis t riW iedu Temple,lesOracle$ 
'dis ; enfin la convalefcenceétoit parfaite, 
grâce à l'Enchanteur. Mais il prévenoit,qu$ 
rtude fà Bagu< r. ibliroit a\ec le 

; magie étoit le Crédit. 

it qui nous foutient , a lui-même 
befoïn ;'" . 

i ( ; iiltation des 
: s Ordres ai l'Etat, 
Le but'( itdecett ;eétoitd*é- 

is , une égalité reli- 
ai . • pûon 
: ni de Privil ;e.Ôi cep- 



14- 

tion n'avoit lieu qu'en faveur des deux pre- 
miers Ordres , le troifième ne connoiiTant 
que la NoblefTe des fentimens,&nes'abaiffant 
point à mendier l'exemption de nourrir ion 
Roi. 

Les deux Ordres privilégiés, pour préve- 
nir cette fatale égalité , tentèrent d'abord 
d'anéantir le projet de la Confultation géné- 
rale ; puis tout-à-coup ils l'appuyèrent de tout 
leur pouvoir , le regardant pour eux comme 
un coup de Partie ; & voici comment ils rai- 
Fonnoknt: les trois Ordres vonts'affembler; 
Us auront chacun un nombre égal de Dé pûtes* 
Ou l'on opinera par Ordre, ou l'on opinera 
par tet. s. Si l'on opine par Ordre , nous fom- 
mes deux contre un -, fi l'on opine par tête *, 
nous (ômmes deux contre un. Le troifième 
Ordre aura raifon , car fa caufe eft bonne ; il 
eft inftf uit , il argumentera^ mais s'il nous 
force de lui répondre en forme , nous lui ré- 
pondrons : Mcflieurs , vous avez tort. La 
preuve ? Nous iommes deux contre un. S'ils 
trouvent notre argument bête, nous ferons 
deux ; voilà le mot. 

Mais le troifième Ordre prévoyant la réu- 



Ition des deux premiers , fupplie le Roi 
d'ordonner qu'il fera délib* ré par tete, & que 

le troisième Ordre t urnira lui feul deux 

Députés , afin de combattre deux contre 

deux. Le Prince accorde cette demande, & 

voilà les dt'ux premiers Ordres aux abois. Ils 

s'agitent, ils fe tourmentent, ils apprennent 

à lire, à étudier, à forger des argumens; 

mais ils n'en feront jamais qui vaillent deux 

contre un. 



F I N.